Résister, espionner un nouveau rôle pour la femme en 1914-1918 ?

La Belgique neutre est envahie par les Allemands en août 1914, puis le nord de la France. Oubliant leurs revendications féministes et politiques, l’ensemble des femmes de tous pays, ennemis ou alliés, se lancent dans un soutien presqu’inconditionnel aux soldats.

La guerre deviendra-t- elle une opportunité pour que les femmes prennent une place reconnue dans la société ? Mais à quel prix ? Cet aspect est rarement étudié. A la Belle Epoque, il est impossible d’imaginer que la femme porteuse de vie se mue en porteuse de mort, au cœur des armées ennemies qu’elles épient, participant à la tuerie de nombreux soldats mais aussi de civils. Quand on étudie sans se fier aux apparences, les documents, les livres écrits par d’anciennes espionnes ou ceux des officiers qui les ont côtoyées ou recrutées, la réalité apparaît beaucoup plus tragique que l’image qui en est restée.

Ancêtres des Résistantes de la Seconde Guerre auxquelles certaines espionnes ont d’ailleurs par la suite participé, leur action ne peut être oubliée, ni comptée comme une activité secondaire ou vaguement paramilitaire.

Comment s’organise la résistance à l’occupant ?

Les femmes et généralement les infirmières sont rapidement enrôlées en Belgique dans une résistance à l’occupant. De ce premier engagement naît peu à peu dans les Services secrets réunis le 22 novembre 1914 à Furnes, en Belgique, lors d’ une conférence interalliée, la décision de demander à certaines de ces Résistantes ou à d’autres motivées pour leur patrie, de devenir espionnes.  Elles apprennent rapidement le sort qui leur sera réservé : la peur, la prostitution nécessaire pour obtenir la confiance de l’ennemi, les violences psychologiques et physiques, la prison, la torture, la déportation et trente-trois d’entre elles en Belgique seront fusillées par les Allemands.

Nous verrons que les espionnes au service des Allemands  seront également fusillées en France et sur le front, leur nombre est plus difficile à évaluer. Même si les motivations de chaque femme sont différentes et leur rôle plus ou moins actif, il est difficile de tracer la ligne de partage entre l’acte de résistance et l’acte d’espionnage, l’un et l’autre sont d’ailleurs considérés par toutes les juridictions militaires comme crimes de trahison et donc passibles de la peine de mort.

I - Résistantes

Dans les pays envahis ou les régions occupées par les Allemands, comme le nord de la France, la résistance s’organise rapidement. En Belgique, elle est encouragée par le roi Albert 1° de Belgique, le Roi-Chevalier  et la reine-infirmière, Elisabeth qui ne quittent pas leur pays et résident à La Panne près d’Ostende, alors que leur gouvernement s’est exilé au Havre (Ste Adresse). La Belgique devient le carrefour de tous les Services de renseignement puisqu’elle fixe une grande partie des contingents allemands au centre de l’Europe en guerre. Quelques grandes figures de résistances se détachent dès 1914: Juliette Carton de Wiart, femme du ministre belge de la Justice, qui profite d’une certaine immunité  et  Edith Cavell l’infirmière anglaise qui se croit protégée par son statut auprès des blessés allemands. Une Française sera considérée comme résistante, différente par son action :  Emilienne Moreau tuera cinq Allemands  dans la ville de Loos-en-Gohelle, au nord de la France  pour protéger les blessés alliés qu’elle a recueillis chez elle,  décorée de la Croix de guerre avec palmes et de la Croix du Combattant,elle reprendra du service comme Résistante en 1940 et sera décorée de la Légion d’honneur.

Leur rôle

L’essentiel de leur rôle est de faire passer la frontière belgo-hollandaise aux soldats alliés se cachant en Belgique après l’invasion éclair des Allemands, ou des blessés des hôpitaux de la Croix-Rouge pour leur éviter les camps de prisonniers. A cela s’ajoute pour d’autres, la distribution du courrier transitant par la France et l’Angleterre des réfugiés belges et des soldats à leur famille restée en Belgique par l’association du Mot du Soldat,  et le journal résistant, La libre Belgique dans les boîtes aux lettres. Ces actes peuvent entraîner la condamnation à mort pour le porteur et celui qui réceptionne.

Pauline Carton de Wiart, femme du ministre de la Justice belge restée avec ses sept enfants à Bruxelles, alors que son mari rejoint le gouvernement en exil au Havre, s’occupe de nombreuses associations caritatives pour aider la population à vivre et à se nourrir. De ce fait, elle doit tenir tête aux autorités allemandes dont le gouverneur général von Bissing, mais elle ne peut cacher longtemps  que son mari lui fait suivre des lettres de réfugiés, des renseignements du gouvernement et des journaux de la zone libre.

Déférée devant la justice militaire elle est mise en prison à Berlin pendant trois mois avec les condamnés de droit commun, l’action du roi d’Espagne et de l’ambassadeur américain lui permettra d’être exilée en France avec ses enfants sans avoir le droit de rentrer en Belgique. Son cas est moins dramatique que celui  d’Edith Cavell, infirmière anglaise et directrice de l’hôpital de la Croix-Rouge à Bruxelles, fondé par le docteur Depage, dont la femme est aux côtés d’Edith Cavell.

Edith Cavell

Avec Edith Cavell on touche au summum de la publicité de l’époque qui fait de cette figure, première fusillée par les Allemands en octobre 1915,  non seulement une héroïne mais une martyre. Dénoncée par une jeune bonne qui a été abusée par un espion, Edith Cavell, lors de ses interrogatoires, revendique la responsabilité de ses actes : avoir facilité le passage de blessés anglais, français et belges au pays-Bas qui ont ainsi rejoint leurs régiments. Longuement interrogée, elle dénonce ses comparses sous les ordres de Philippe Baucq. Défendue par un avocat d’origine autrichienne  M°Kirschen avec 35 accusés dont deux femmes, la princesse de Croÿ et la princesse de Belleville de Montigny, elle ne pourra guère se défendre. Le légat américain  Brand Witlock,  chargé de défendre les intérêts anglais en Belgique ne peut obtenir ni de voir la condamnée ni son avocat.

Après guerre, l’aura de cette infirmière diminue car elle a dénoncé  son groupe, et cela lui sera reproché.

Ce meurtre  très médiatisé pendant la guerre par la presse, dans les discours des gouvernements des pays alliés, sur des cartes postales et des objets divers reste dans toutes les mémoires et entretient la haine de l’Allemand et donc la nécessité de s’engager dans un esprit de vengeance contre un peuple aussi peu civilisé.

Ces deux femmes n’agissent pas seules, des premières organisations se mettent en place pour utiliser les châteaux des nobles du pays et les hôpitaux pour aider les transfuges. Les services secrets sont encore assez inorganisés et se chevauchent jusqu’à la mort dEdith Cavell. Mais les arrestations nombreuses changent  l’organisation et les services britanniques, grâce à un budget important,  jouent un rôle plus important que les services français et belges dès la fin de 1916.

II –Espionnes

Peu protégées au début de la guerre contre les arrestations, elles font de plus en plus partie de réseaux mieux organisés qui recouvriront en 1918 toute la Belgique et le nord de la France.

Leur rôle

Les Services secrets britanniques, s’installent d’abord à la frontière belge à Flessing aux Pays-Bas et prennent peu à peu la tête des réseaux en leur fournissant un budget, ce que les services secrets français et belges ne peuvent maintenir. Louise de Bettignies, Française, comme Louise Thulliez et Léonie Vanhoutte, originaires de Lille, sont chargées d’agir non seulement dans ces villes françaises sous domination allemande, mais également en Belgique puisqu’il leur faut traverser ce pays pour rejoindre les Pays-Bas.

En plus de l’organisation du passage vers les Pays-Bas de jeunes hommes voulant rejoindre les régiments alliés, le rôle des espionnes est de deux sortes : d’une part passif, observation  par des surveillants des deux sexes qui 24h sur 24 sont postés près des camps, des gares et des passages de trains, de tout âge, depuis les enfants jusqu’aux personnes âgées. Toute activité militaire allemande sur terre, sur rail plus tard par air, toute conversation entre soldats aux abords des gares et des cafés y compris sur l’état du moral des Allemands doivent y être rapportées. D’autre part actif  : des femmes recueillent ces fiches  et portent de ville en ville ces renseignements juqu’en Hollande. Le point difficile est de trouver des ‘’boites aux lettres’’, des passeurs et des auberges sûrs pour échapper à la surveillance de la police allemande.

Les plus connues sont Gabrielle Petit sous le nom de Melle Legrand, L.de Bettignies sous les noms de Alice, ou Pauline Dubois  et son amie L.Vanhoutte, Charlotte.

Ces jeunes femmes n’hésitent pas à sillonner de jour et de nuit sous des déguisements variés, la campagne, les bois, de passer à la nage dans les rivières et à partir de 1915, de l’autre côté d’une ligne électrifiée édifiée par les Allemands où plusieurs périront.Pour obtenir des renseignements, tous les moyens de séduction sont bons, les officiers traitants vont jusqu’à encourager les espionnes à se prostituer, les paroles sur l’oreiller étant  importantes !

Mais comment ces femmes souvent de la grande bourgeoisie ou de la noblesse élevées dans le respect de la morale conçoivent-elles leur rôle ?

La violation brutale de la Belgique et le sentiment de se montrer à la hauteur de leur pays entraînent ainsi des femmes dont la vie et la morale sont irréprochables comme l’infirmière Belge  Marthe Cocknaert, et d’autres de ses concitoyennes, à accepter même le rôle d’agent double dans leur propre pays.  Marthe hésite, récuse cet aspect de la fonction, mais accepte de le subir  pour aider son pays.

Les différentes images d’espionnes

Pour se donner bonne conscience et garder la tête haute, elles se trouvent des identifications :

Identification au pays

Marthe Cocknaert, lors d’un voyage offert par un officier allemand à Bruxelles qu’elle doit accepter pour connaître l’heure d’arrivée du train de Guillaume II et la transmettre aux Services secrets qui le feront bombarder se cherche la raison d’accepter un tel rôle : :

« Cet étranger, cet Allemand m’avait-il réellement promis que je passerais quatre jours avec lui à Bruxelles ? Etais-je folle ? M’étais-je compromise ? Pourquoi avais-je fait cela ? Par intérêt pour la Belgique violée  ». Ainsi l’espionne belge est prête à s’identifier à sa patrie, la Belgique ‘’violée’’, ce qui moralement la soutient dans cette entreprise. Elle ne se ‘’donne’’ pas à l’officier c’est lui le responsable de son indignité.

Identification au soldat

Pour  ces infirmières dont Marthe Cocknaert, la honte de soigner les blessés allemands ou de voir des morts dont elle est la cause par ses renseignements, s’efface devant l’image du soldat au combat :  « Mais,  j’étais comme un soldat fier de combattre pour son drapeau ».

Gabrielle Petit, la grande héroïne belge, dès août 1915 est envoyée après un stage à Londres à Tournai pour surveiller les mouvements des troupes allemandes, consciente du danger, elle écrit avant son arrestation  et sa mort  sous les balles allemandes :

« Je remplis la mission la plus belle que puisse rêver une femme en temps de guerre. Si je meurs en service, ce sera comme le soldat,  la pensée au drapeau ».

Cette ressemblance avec le soldat revient souvent dans les dires et les écrits des espionnes qui ont souhaité pendant toute la guerre d’abord d’être appelées agents puis de recevoir un statut militaire, sans succès, même après la création de réseaux très organisés par les différents Services secrets comme celui de la Dame Blanche en Belgique. Jeanne Delwaide, agent H 20 de ce réseau, décrit les épreuves subies par les espionnes  sans le secours d’aucune arme, sans uniforme, sans connaître le résultat de leur mission au contraire du soldat victorieux , mais avec le même rôle :

« Soldats sans uniformes, nous n’avons pas connu l’excitation des combats où nous avancions coude à coude  à l’appel du clairon, ni les nuits de combats victorieux. Traquées par la police allemande nous devions errer dans nos cités.

Femmes s’identifiant à leur réseau

Nous choisirons deux réseaux différents, le réseau Ramble créé par  L.de Bettignies  en 1915 et le réseau de la Dame Blanche où des femmes prendront aussi un rôle important  parmi les 300 qui se partageront la Belgique.

Le réseau Ramble  sous le commandement d’un Français et d’un Britannique, demande à L.de Bettignies de recruter hommes et femmes dans les villes et villages pour donner des renseignements le long d’une ligne Courtrai Anvers ou Courtrai Bruxelles avec continuellement des changements de route et de passeurs pour tromper l’adversaire. Elle recrute quarante espions. Lors de son arrestation en 1915, rapidement le réseau se reconstitue avec ceux qui ne sont pas arrêtés sous le nom de Diane  dépendant de la branche Biscop.

La Dame Blanche, ce réseau constitué en 1916 par Walter Dewé  et d’origine belge, devant les arrestations , s’adresse au War office qui leur remet des fonds. En 1918, 200 personnes appartiennent à ce réseau, 30% de femmes. 53 femmes sont à la tête du Conseil sur les 128 membres. Bruxelles et Liège sont les centres des réseaux. Ce qui sauvera la plupart des membres de l’arrestation  est l’organisation militaire (compagnies, bataillons, escadrons, sections, tous très cloisonnés). Une charte oblige à respecter le règlement très strict.

Identification des espionnes à des martyrs  après leur mort

Pour contrer cette image négative, les gouvernements et le clergé catholique célèbrent ce patriotisme pour combattre également le pacifisme d’après-guerre, appellent à leur secours pour magnifier cet effort, une véritable imagerie religieuse  fondée sur ce postulat : l’espionnage s’attaque à la barbarie et à ‘’l’athéisme’’ des Boches, il est donc une marque de sainteté et de martyre. Même un socialiste comme Marcel Sembat, attaché à la loi de 1905 (séparation de l’Eglise et de l’Etat) emporté par son admiration de la résistance belge donne de ce pays  une image pieuse :

« La Belgique héroîque et crucifiée, la Belgique se vouant au supplice par honneur, par haine de servir, la Belgique divine et pantelante ».

Les évêques dans leurs homélies lors des cérémonies funèbres, n’hésitent pas en Belgique comme en France à saluer le martyre des espionnes et leur vertu guerrière qui  les rapprochent de Jeanne d’Arc. Pour Gabrielle Petit, Mgr Keesen dira :

« La France a Jeanne d’Arc, la Belgique a Gabrielle Petit ; La partie est égale ne jalousons pas nos voisins »

En 1920, Mgr Charost, évêque de Lille, rappelle dans son homélie la même image à propos du retour du corps de Louise de Bettignies en France :

« Aux époques de la grande pitié nationale, des femmes ont toujours surgi comme Jeanne d’Arc ou Louise de Bettignies. C’est la même volonté invincible pour repousser les menaces et accepter le martyre ». 

Femmes vénales, impudiques et  cruelles pour l’opinion publique

Par contre cette ’image n’est pas la même dans l’opinion publique,  pour qui ces actions semblent immorales et indignes de femmes de la bonne Société. Surtout en 1917, quand la découverte d’espions et d’espionnes en France agitent l’opinion. Mata-Hari concentrera sur elle toute cette réprobation : « Femmes féroces, créatures diaboliques et macabres » dira  Léon Daudet  dans l’Action française.  
 
 

Quelles sont les conséquences de ce rôle d’espionne  ?

Les destins de ces femmes seront différents. Si la plupart des espionnes belges connaissent la prison St Gilles à Bruxelles, parfois même en famille, la prison de Siegburg en Allemagne est réservée aux espionnes les plus dangereuses, avec interrogatoires répétés, cachot pour la moindre réclamation, suppression de nourriture et de soins, puis la mort par maladie. D’autres femmes belges connaissent la déportation en Allemagne pour travailler dans des usines de guerre ou sont fusillées. En France, la reconnaissance du rôle des espionnes est plus tardive qu’en Belgique (GabriellePetit, 1919) ou qu’en Angleterre (E.Cavell dès 1915)(Louise de Bettignies en 1927). Les plus connues et celles dont la famille rappelle les mérites, recevront  des décorations françaises et étrangères, remises après la mort et auront droit parfois à la construction de monuments en leur honneur lors de cérémonies présidées par les souverains belges ou en France par le président Poincaré. Jusque dans les années 1930, la reconnaissance et la mémoire se manifesteront, ensuite l’approche de la seconde guerre et le pacifisme ambiant  tenteront d’effacer  le souvenir de ces femmes.

Mais pour celles qui reviennent vivantes de ces enfers, quelle réception ? Les unes doivent payer leur voyage de retour de prison après l’armistice comme Marthe Cocknaert, d’autres rappelleront leur présence en escortant les cercueils de leurs compagnes décédées, comme pour Louise de Bettignies ou Gabrielle Petit. La priorité est donnée aux veuves de guerre,  aux orphelins et aux blessés. Certaines des espionnes  ont touché pendant leur service une allocation mais  n’étant pas reconnues comme soldats, aucune pension ne leur sera attribuée.

La plupart des espionnes ne tuent pas leurs ennemis, leur rôle est avant tout de les séduire ou de les suivre discrètement et de les écouter pour obtenir des renseignements. Différente par son action,  Emilienne Moreau que l’on fait entrer dans cette catégorie et dont nous avons déjà parlé reprendra du service dans la Résistance comme beaucoup, Français et Belges  qui reconstituent leurs anciens réseaux, tel celui de la Dame Blanche.

Conclusion : Ce court raccourci  de nos recherches  et de notre livre écrit en commun permet un regard moins passionné que celui des biographes de ces espionnes ou des actrices et des acteurs eux-mêmes de ces tragiques années. Mais il rappelle également que des femmes ont sacrifié leur vie pour leur patrie dès la Grande Guerre même si leurs motifs n’étaient pas toujours  exemplaires,  au même titre que les femmes au travail et que celles dénoncées pour avoir tenté de faire réussir des négociations de paix. 

                                         

Chantal  ANTIER (Docteur en histoire internationale)